Ultimate magazine theme for WordPress.

Sidya Touré : le souvenir d’un homme d’État (Par Abdoulaye J. Barry)

0
Soutra

Innaa lillaahi wa innaa ilayhi raaji’un. Que l’âme de Sidya Touré repose en paix.

Au-delà de l’homme politique, je garderai de lui le souvenir d’un homme dont la seule nomination avait suffi à changer les comportements jusque dans les bureaux de l’administration à N’Zérékoré, à près de mille kilomètres de Conakry.

Lorsque Sidya Touré fut nommé Premier ministre, j’étais encore au lycée et ma mère tenait un petit restaurant en face de la scierie de N’Zérékoré. De nombreux travailleurs de cette unité et des bureaux environnants venaient y déjeuner. Certains en profitaient pour y passer des heures à bavarder, au lieu de retourner à leur poste.

Mais dès sa nomination, les habitudes changèrent brusquement. Les fonctionnaires venaient manger pendant leur pause, puis repartaient immédiatement au bureau. Ma mère s’en réjouissait, même si cette nouvelle discipline affectait quelque peu son petit restaurant. Elle nous disait : « Si cela continue ainsi, la Guinée va enfin changer et sortir de la souffrance. » Elle nous disait que la rigueur qu’elle observait avec l’arrivée de Sidya Touré à la Primature lui rappelait celle dont elle avait entendu parler à propos de Yacine Diallo.

Le grand frère Sansy Barry et moi avions vécu la même expérience. Pendant les vacances, nous avions l’habitude de jouer régulièrement au Scrabble avec certains travailleurs de la préfecture. Après la nomination de M. Sidya Touré, ils cessèrent soudainement de venir. Lorsqu’un jour nous leur en demandâmes la raison, ils nous répondirent : « Maintenant, il y a du sérieux au bureau. Nous sommes obligés de travailler si nous ne voulons pas perdre notre emploi. »

Ce souvenir de Sidya Touré ne m’a jamais quitté : celui d’un homme qui, depuis son bureau à Conakry, pouvait rétablir la discipline dans une administration située à l’autre bout du pays. Cela en disait long sur son autorité, sa crédibilité et la rigueur qu’il incarnait.

C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles, en 2015, j’avais écrit une longue tribune, publiée par Cheikh Yérim Seck sur son site Conakryactu, pour appeler l’opposition à se rassembler autour d’une candidature unique, celle de Sidya Touré. Je pensais qu’une telle candidature aurait permis de faire échec à la stratégie du « tous contre un », dont Alpha Condé se servait pour instrumentaliser les populations et exacerber les divisions ethniques.

J’avais partagé cette idée avec des responsables de l’opposition. Certains l’avaient malheureusement rejetée, convaincus que leur champion pouvait encore l’emporter sous leur propre bannière. Je leur rappelais pourtant que, s’ils n’avaient pas réussi à battre Alpha Condé lorsqu’il ne contrôlait pas encore l’appareil d’État, il leur serait encore plus difficile de le faire maintenant que tous les leviers du pouvoir se trouvent entre ses mains. Les rivalités et les calculs personnels finirent par éloigner les principales forces de l’opposition. Je reste convaincu que ce fut une occasion historique manquée.

M. Sidya Touré n’était certes pas exempt de critiques. Certains ne lui ont jamais pardonné son soutien à Lansana Conté à l’élection présidentielle de 1998, symbolisé par la fameuse expression « Ton pied, mon pied », alors que ce dernier lui avait coupé les ailes. Ses choix et ses alliances continueront légitimement d’alimenter le débat politique.

Mais au-delà des désaccords, personne ne peut honnêtement nier sa compétence, sa maîtrise des dossiers, son autorité et sa stature d’homme d’État. Il aura également payé dans sa chair son engagement politique, notamment lors des événements tragiques du 28 septembre 2009. Il aura ensuite subi l’épreuve de son expulsion de son domicile de La Minière, le 28 février 2022.

La grande tragédie est que la Guinée n’a jamais pleinement profité de l’expérience et des compétences que M. Sidya Touré voulait mettre au service de son pays. Le système qu’il voulait réformer aura finalement réussi à le marginaliser, à l’éprouver et à le maintenir éloigné de sa patrie jusqu’à ses derniers jours.

Notre malheur réside aussi dans cette incapacité à placer durablement au sommet de l’État des hommes capables d’en comprendre les dossiers et d’imposer la rigueur. Trop souvent, la compétence et l’expérience sont écartées au profit des rancœurs, des calculs personnels, de l’improvisation et de la conservation du pouvoir.

Sidya Touré s’en va, mais il me reste de lui cette image forte : celle d’un homme dont la présence à la tête du gouvernement suffisait à rappeler à chaque fonctionnaire, de Conakry à N’Zérékoré, que servir l’État est une responsabilité et non un privilège.

Mes sincères condoléances à sa famille, à ses proches, à ses compagnons politiques et à l’ensemble du peuple guinéen.

Qu’Allah lui pardonne ses fautes, l’accueille dans Son immense miséricorde et fasse du Paradis sa demeure éternelle.

Reposez en paix, Monsieur le Premier ministre.

Abdoulaye J. Barry

 

Soutra
Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Suivez nous sur les Réseaux sociaux !

Cliquez sur les boutons ci-dessous pour suivre les dernières actualités de VisionGuinee.info