Tibou Kamara : De la prétendue quête de vérité à la logique de règlement de comptes (Par Aly Souleymane Camara)
Dans tout État organisé, le secret d’État désigne un ensemble d’informations sensibles dont l’accès est rigoureusement limité à certaines autorités publiques, en raison du caractère stratégique des fonctions qu’elles exercent.
Ces informations portent notamment sur la sécurité nationale, la stabilité des institutions, les délibérations internes du pouvoir, ainsi que sur les relations entre certains agents de l’État (chef de l’État, ministres, les forces armées et de sécurité…) et des acteurs politiques.
Dès lors, la divulgation non autorisée de tels éléments, en particulier lorsqu’elle émane d’anciens détenteurs de responsabilités étatiques, soulève de graves interrogations politiques, juridiques et éthiques. La publication de l’ouvrage de Tibou Kamara s’inscrit précisément une ligne de fracture entre liberté d’expression, devoir de réserve et protection de l’intérêt général.
I. Le secret d’État comme fondement de la stabilité institutionnelle
A. Le secret d’État : une nécessité dans tout État moderne
Le secret d’État n’est ni un artifice autoritaire ni un instrument destiné à dissimuler les faits marquants de la vie d’un État. Il constitue une condition structurelle de la continuité de l’État ainsi que de la préservation de la paix et de la stabilité des institutions. La protection de certaines informations vise à prévenir les risques de déstabilisation, qu’ils soient d’ordre sécuritaire, diplomatique ou politique. Leur divulgation incontrôlée peut fragiliser les institutions, exposer les acteurs publics et altérer la confiance entre gouvernants et gouvernés.
Certains passages du livre révèlent sans détour des informations sur des mesures de sécurité exceptionnelles et sur des soupçons de complot contre l’ancien chef de l’État, le professeur Alpha Condé. Ils fournissent des détails sur le déploiement militaire, la localisation des troupes et les opérations tactiques, ainsi que sur la possession d’armes lourdes et le positionnement stratégique des acteurs du coup d’État. Ces éléments constituent des informations sensibles touchant directement à la sécurité nationale.
De plus, lorsqu’il écrit : « Le Président gardait avec lui une liste de personnes, transmise par les arcanes de la DEA… Il avait demandé à ses services de suspendre les activités de tous ceux qui y étaient épinglés », il divulgue la coopération avec une agence étrangère, des mesures disciplinaires internes et le suivi d’agents ou de citoyens. Cela relève clairement du secret opérationnel et de la sécurité nationale.
B. La responsabilité spécifique des anciens dépositaires du pouvoir
Le statut de l’auteur est ici déterminant. Tibou Kamara n’écrit pas ce livre en tant que citoyen ordinaire, mais en tant qu’ancien ministre, conseiller et proche collaborateur du Chef de l’État, ayant participé aux cercles décisionnels les plus restreints. À ce titre, il a eu accès à des délibérations internes, à des stratégies politiques et sécuritaires ainsi qu’à des informations sensibles concernant les institutions et les acteurs du pouvoir.
Cette position impose une obligation morale et politique de retenue. Comme le suggère la formule attribuée à Alpha Condé, reprise par Tibou Kamara lui-même, le secret partagé cesse d’être un secret. La conscience de cette fragilité devrait précisément inciter à la prudence, et non à la publication.
II. Une publication aux effets politiques potentiellement déstabilisateurs
A. De la prétendue quête de vérité à la logique de règlement de comptes
La réception enthousiaste de la divulgation des secrets d’État révèle une faiblesse préoccupante de l’esprit critique collectif. Se réjouir de telles révélations, sans en mesurer les conséquences, traduit une banalisation du désordre institutionnel.
En réalité, l’ouvrage ne se limite pas à une critique du mode de gouvernance de l’ancien régime. Il expose nommément des acteurs, décrit leurs comportements en des termes excessifs et relève souvent du registre intime et personnel. Cette démarche s’apparente moins à un travail de mise en vérité qu’à une entreprise de règlement de comptes, où l’exutoire individuel semble primer sur l’analyse distanciée des faits politiques.
B. Les risques pour la sûreté et la sécurité nationales
L’aspect le plus préoccupant réside dans l’exposition directe des autorités actuelles, notamment celles occupant des fonctions stratégiques depuis le coup d’État du 5 septembre 2021. En raison de leurs rôles passés et présents, toute révélation les concernant touche à des enjeux de sûreté nationale.
De telles publications peuvent provoquer des réactions en chaîne : droits de réponse, contre-révélations, instrumentalisation politique, voire tentatives délibérées de déstabilisation de l’État. Les « vannes » ainsi ouvertes rendent difficile tout contrôle ultérieur de la parole publique.
Dans ce contexte, la censure entendue comme mécanisme de régulation exceptionnelle apparaît non comme une atteinte à la liberté d’expression, mais comme un instrument de protection de la stabilité étatique. Le fait que plusieurs maisons d’édition aient, selon certaines indiscrétions, décliné la publication de l’ouvrage atteste de la conscience des risques juridiques et politiques qu’il comporte.
La publication de l’ouvrage de Tibou Kamara soulève deux questions centrales : jusqu’où peut aller la parole d’un ancien dépositaire de l’autorité publique sans mettre en péril l’intérêt supérieur de la Nation ? Quelle est l’urgence et l’opportunité de la publication dudit livre ?
En l’espèce, les éléments analysés suggèrent que cette démarche relève davantage d’une vengeance personnelle que d’une contribution objective à la mémoire politique ou à la manifestation de la vérité. Lorsque la quête de règlement de comptes l’emporte sur le sens de l’État, la République se vide progressivement de sa substance.
Dans un État soucieux de sa stabilité, la protection du secret d’État demeure une exigence non négociable. La transgression de cette norme, surtout par ceux qui en furent les gardiens, ne saurait être banalisée ni célébrée sans risque majeur pour l’ordre public et la cohésion nationale.
Aly Souleymane Camara
Enseignant-chercheur et analyste politique

