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Wi-Fi zones en Guinée : entre régulation nécessaire et réalité du terrain, comment avancer ensemble ? (Par Boubacar Diallo)

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Soutra

Le 30 mars 2026, l’Autorité de Régulation des Postes et Télécommunications (ARPT) a publié un communiqué rappelant que l’installation et l’exploitation de « Wi-Fi zones » sans autorisation préalable sont interdites sur l’ensemble du territoire guinéen, conformément à la loi L/2015/018. Le régulateur appelle à la cessation immédiate de ces activités et se réserve le droit d’appliquer des sanctions.

Ce communiqué est légitime. La régulation des télécommunications est une prérogative de l’État, et les questions de sécurité des données, de qualité de service et d’interférences radio sont des préoccupations sérieuses. Personne ne conteste cela.

Mais ce communiqué, en l’état, pose une question à laquelle il ne répond pas : que fait-on concrètement pour les milliers de Guinéens qui dépendent de ces Wi-Fi zones, à la fois ceux qui les exploitent et ceux qui les utilisent ?

Une réalité que les chiffres ne peuvent pas ignorer

Les Wi-Fi zones ne sont pas apparues par hasard. Elles sont apparues parce qu’il existe un fossé immense entre l’offre des opérateurs et les moyens de la population.

Un abonnement Internet fixe chez un Fournisseur d’Accès Internet (FAI) en Guinée coûte en moyenne 490 000 GNF par mois, voire davantage. Pour une grande partie de la population, c’est l’équivalent d’un mois de revenus. En comparaison, une Wi-Fi zone de quartier propose un accès 24 heures pour 5 000 GNF — soit près de cent fois moins cher. Ce n’est pas un luxe. Pour beaucoup de Guinéens, c’est le seul moyen de se connecter à Internet, de chercher un emploi, de suivre une formation en ligne, de communiquer avec un proche à l’étranger.

Les Wi-Fi zones comblent un vide que ni les opérateurs mobiles ni les FAI actuels n’ont réussi à remplir, en particulier dans les quartiers populaires de Conakry et dans les villes secondaires.

Derrière chaque Wi-Fi zone, il y a aussi un jeune entrepreneur qui a investi ses économies dans un routeur, un câble et un abonnement. Il a appris à configurer du matériel réseau, à gérer une clientèle, à résoudre des pannes. Il crée de la valeur et de l’emploi dans son quartier. Lui dire simplement « arrêtez » sans lui proposer d’alternative, c’est lui demander de redevenir chômeur du jour au lendemain.

Ce que le communiqué ne dit pas

Le communiqué de l’ARPT rappelle la loi. C’est son rôle. Mais il ne répond pas aux questions pratiques que se posent aujourd’hui des centaines de jeunes entrepreneurs à travers le pays.

Comment se régulariser ? La procédure pour obtenir une autorisation FAI existe, mais elle n’est pas largement connue. Combien de ces jeunes savent qu’il faut créer une SARL, déposer un dossier technique, faire homologuer son matériel, et se raccorder au backbone national ?

Combien cela coûte-t-il ? Une autorisation FAI implique des redevances, des frais d’homologation, un raccordement fibre dont le minimum est de 18 millions de GNF par mois rien que pour la bande passante. Le budget total pour devenir FAI démarre autour de 25 000 à 45 000 USD. Ce n’est pas à la portée d’un jeune de quartier.

Existe-t-il un statut intermédiaire ? La plupart de ces jeunes ne veulent pas devenir FAI. Ils veulent distribuer l’Internet des FAI dans leurs quartiers, comme ils le font déjà. Existe-t-il un cadre légal pour cela ? Si oui, lequel ? Si non, pourquoi ne pas en créer un ?

Des modèles qui fonctionnent ailleurs en Afrique

La Guinée n’est pas le seul pays confronté à cette situation. Partout en Afrique de l’Ouest et de l’Est, la demande d’accès Internet abordable dépasse de loin l’offre formelle. Certains pays ont trouvé des solutions qui méritent d’être étudiées.

Au Kenya, l’entreprise Poa Internet a levé 36 millions de dollars en formalisant exactement ce modèle. Les revendeurs informels de WiFi, appelés « sambaza » (partager, en swahili), sont devenus des agents agréés sous la licence FAI de Poa. Ils reçoivent un équipement professionnel, se connectent au réseau de Poa, et redistribuent l’Internet dans leurs quartiers en touchant une commission. L’État perçoit des taxes, les clients ont un service de qualité, et les jeunes entrepreneurs sont légalisés et mieux rémunérés qu’avant.

Au Bénin, le régulateur a opté pour une approche progressive : plutôt qu’une interdiction sèche, il a fixé un délai et des conditions de régularisation accessibles, permettant aux petits opérateurs de se mettre en conformité sans perdre leur activité.

Au Nigéria, Althea a déployé un réseau mesh communautaire à Abuja, offrant un Internet 20 fois plus rapide et 5 fois moins cher que les FAI traditionnels, en s’appuyant sur des relais communautaires rémunérés.

Le point commun de ces modèles : au lieu de combattre les revendeurs informels, on les intègre dans un cadre légal. On transforme un problème en solution.

Des pistes concrètes pour la Guinée

Sans prétendre avoir toutes les réponses, voici quelques pistes qui pourraient être explorées dans le cadre d’un dialogue constructif entre l’ARPT, les FAI existants, et les opérateurs de Wi-Fi zones.

  1. Créer un statut de « distributeur agréé » ou « agent FAI »

Ce statut permettrait à un jeune entrepreneur de distribuer légalement l’Internet d’un FAI autorisé dans son quartier, sans avoir à obtenir lui-même une licence FAI complète. Le FAI fournirait la connexion et la conformité réglementaire. L’agent fournirait l’emplacement, le matériel et la clientèle locale. Ce modèle existe déjà dans d’autres secteurs : les revendeurs de crédit téléphonique et les agents Orange Money fonctionnent exactement sur ce principe.

  1. Encourager les FAI à développer des programmes de distribution locale

Les sept FAI autorisés en Guinée pourraient être incités à créer des programmes partenaires permettant aux Wi-Fi zones de devenir leurs points de distribution. Le FAI y gagnerait en couverture et en clients. L’agent y gagnerait en légalité et en qualité de service. L’État y gagnerait en recettes fiscales, car aujourd’hui, les Wi-Fi zones informelles ne génèrent aucune recette pour le Trésor public.

  1. Accompagner la régularisation plutôt que sanctionner uniquement

L’ARPT pourrait envisager une période de transition avec un accompagnement actif : publier un guide pratique de régularisation, organiser des sessions d’information dans les quartiers, proposer un calendrier réaliste pour la mise en conformité. Le Bénin a montré qu’une approche progressive donne de meilleurs résultats qu’une interdiction brutale.

  1. Adapter les coûts à la réalité économique

Si le coût d’une autorisation FAI reste à 25 000 USD minimum, seuls les acteurs déjà fortunés pourront se conformer. Une grille tarifaire adaptée aux micro-opérateurs locaux, ou un régime de « sous-licence » accessible, permettrait d’élargir la base légale sans compromettre la qualité de la régulation.

L’enjeu : des recettes pour l’État ou un marché noir permanent

Il est important de poser cette question en termes économiques. Aujourd’hui, les Wi-Fi zones informelles représentent un marché qui échappe entièrement à la fiscalité. Aucune taxe, aucune redevance, aucun impôt n’est collecté sur ces transactions. C’est une perte nette pour l’État.

En formalisant ce marché, l’État pourrait récupérer une part significative de ces revenus. Un modèle structuré où un FAI licencié encadre des agents locaux pourrait générer, selon les estimations, entre 20 et 30 % de recettes fiscales sur chaque transaction, entre les redevances ARPT, l’impôt sur les sociétés, les paiements au backbone public (SOGEB), et les taxes sur le mobile money.

L’alternative — une interdiction sans accompagnement — risque de produire l’effet inverse : les Wi-Fi zones continueront de fonctionner dans la clandestinité, mais sans aucune recette pour l’État et sans aucune garantie de sécurité pour les utilisateurs. L’histoire des télécommunications dans le monde entier montre qu’on ne peut pas interdire une demande aussi fondamentale que l’accès à Internet. On peut seulement choisir de la canaliser intelligemment.

Un appel au dialogue

Ce texte n’est ni pour ni contre le communiqué de l’ARPT. Il est pour le dialogue.

L’ARPT a raison de vouloir réguler. Les jeunes entrepreneurs ont raison de vouloir travailler. Les citoyens ont raison de vouloir un Internet abordable. Ces trois positions ne sont pas incompatibles.

La Guinée dispose aujourd’hui d’une infrastructure backbone (SOGEB, GFO) capable de supporter une distribution décentralisée de l’Internet. Elle dispose d’une jeunesse entreprenante qui a déjà prouvé sa capacité à construire des réseaux locaux. Et elle dispose d’un régulateur dont la mission inclut non seulement la protection du marché, mais aussi le développement de la connectivité sur l’ensemble du territoire.

Il manque peut-être simplement un cadre — un pont entre la régulation et le terrain — pour que tout le monde y gagne. Des pays voisins l’ont fait. La Guinée peut le faire aussi.

Boubacar Diallo

Entrepreneur dans le secteur des technologies, qui s’intéresse aux Télécoms, IA et FinTech.

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