En Guinée, l’heure de la fermeté (Par Abdourahamane Condé)

Le Président Mamadi Doumbouya vient de donner à voir, en quelques jours, une certaine conception de l’exercice du pouvoir, avec des ministres limogés, un conseiller présidentiel relevé de ses fonctions, deux nouvelles régions administratives créées et onze nouvelles préfectures annoncées. Pris séparément, ces décrets relèvent de décisions administratives ou gouvernementales. Mis bout à bout, ils racontent autre chose, à savoir la volonté du chef de l’État de reprendre la main sur le récit politique et de réaffirmer son autorité sur l’appareil d’État.

Dans son discours, le président insiste sur un principe, selon lequel « aucun rang, aucune fonction, aucune proximité » ne devrait mettre un responsable à l’abri de la rigueur républicaine. La formule est forte et répond à une attente profonde dans une société où la lutte contre la corruption demeure l’un des principaux marqueurs de la crédibilité de l’État.

Mais une question mérite d’être posée : la fermeté du pouvoir suffit-elle à faire une politique anticorruption ?

La réponse est évidemment non, parce qu’une politique anticorruption durable ne peut pas reposer uniquement sur la capacité d’un président à limoger un ministre ou à sanctionner un haut responsable. Elle doit s’appuyer sur des institutions capables d’enquêter, de contrôler, de poursuivre et de juger, indépendamment du statut ou de la proximité des personnes concernées. C’est précisément là que se trouve le véritable enjeu du discours présidentiel.

Lorsque Mamadi Doumbouya affirme que « la Refondation n’est pas un slogan » mais une « discipline » que les dirigeants doivent d’abord s’imposer à eux-mêmes, il place son propre pouvoir face à une obligation de cohérence. La Refondation ne pourra être jugée uniquement à l’aune de la volonté présidentielle. Elle devra également l’être à travers la solidité des institutions qu’elle aura contribué à construire.

Les limogeages intervenus ces derniers jours prennent, dans ce contexte, une dimension symbolique. Le Président ne donne pas publiquement, dans son discours, le détail des raisons ayant conduit aux départs des responsables concernés. Il préfère inscrire ces décisions dans une logique générale d’exemplarité.

Ce choix produit un effet politique immédiat, puisqu’il rappelle à l’ensemble du gouvernement et de la haute administration que la nomination à une fonction publique n’est pas une assurance contre la sanction. Mais il crée également une exigence supplémentaire. Si le pouvoir affirme que personne n’est au-dessus des règles, alors les citoyens doivent pouvoir comprendre les règles, les faits et les procédures qui conduisent aux sanctions. C’est aussi de cette manière qu’il entend montrer qu’il n’y a plus d’intouchables.

La crédibilité de la lutte contre la corruption ne se mesure donc pas uniquement au nombre de responsables écartés. Elle se mesure aussi à la transparence des mécanismes qui permettent d’établir les responsabilités. Autrement dit, l’État doit être ferme, mais il doit aussi être lisible.

Le redécoupage territorial n’est pas qu’une affaire de cartes. La décision majeure annoncée par le président concerne la création de deux nouvelles régions administratives, Siguiri et Beyla, ainsi que de onze nouvelles préfectures. Sur le papier, il s’agit d’une réforme administrative, mais politiquement, elle est beaucoup plus importante.

Créer une région ou une préfecture revient à rapprocher l’État des citoyens, mais aussi à redistribuer les responsabilités, les ressources et les centres de décision. Le président justifie cette réforme par l’évolution démographique du pays et par la nécessité de disposer d’une administration « présente, proche, à l’écoute », ce qui rend l’argument politiquement pertinent.

Une Guinée dont la population dépasse désormais 17 millions d’habitants ne peut pas être administrée avec les mêmes outils territoriaux qu’un pays beaucoup moins peuplé. Mais ici encore, une distinction doit être faite entre présence administrative et efficacité administrative.

Créer une préfecture ne suffit pas. Il faut y installer des services publics, des personnels qualifiés, des infrastructures, des moyens budgétaires, de la sécurité et une véritable capacité de décision. Autrement, le risque serait de multiplier les structures sans rapprocher réellement l’État des populations.

Siguiri, Beyla et le nouvel équilibre territorial méritent également d’être observés sous l’angle économique. Siguiri est au cœur de l’activité aurifère guinéenne et Beyla occupe une position stratégique dans le sud-est du pays et dans l’environnement territorial du projet Simandou.

Le lien établi par le président entre cette réorganisation territoriale et Simandou 2040 est donc politiquement révélateur. Le pouvoir semble ainsi vouloir inscrire le développement minier dans une architecture territoriale plus large, en faisant en sorte que les zones qui participent à la création de richesse bénéficient également d’un État plus proche et de nouvelles capacités administratives.

C’est une ambition légitime, mais elle comporte un impératif, celui de faire en sorte que les richesses du sous-sol ne servent pas seulement à financer l’État central, mais contribuent également à transformer les territoires. C’est probablement là que Simandou 2040 sera véritablement jugé par les générations futures.

Un autre passage du discours mérite une attention particulière, « je ne laisserai personne jouer avec notre union sacrée ». Cette phrase révèle une préoccupation qui dépasse la simple communication politique.

La Guinée reste une société traversée par des appartenances régionales, communautaires et politiques fortes. Dans ce contexte, le vivre-ensemble ne peut pas être une formule cérémonielle. Il doit devenir une politique publique. La confiance entre les citoyens et l’État ne se décrète pas. Elle se construit par l’équité dans l’accès aux services publics, la justice, la sécurité, l’emploi, les infrastructures et la représentation.

Elle se construit également lorsque le citoyen de Conakry, de Siguiri, de Beyla, de Guéckédou ou de Koundara a le sentiment que l’État le considère avec la même dignité républicaine. C’est pourquoi la réforme territoriale peut devenir bien davantage qu’un simple redécoupage administratif, puisqu’elle peut aussi constituer un instrument de reconstruction de la confiance nationale.

Au fond, les événements de ces derniers jours posent une question plus profonde que celle des seuls limogeages, à savoir : quel État la Refondation veut-elle réellement produire ? Un État plus autoritaire dans sa capacité de décision, ou un État plus fort parce que ses institutions sont devenues plus solides ?

La différence est fondamentale, car un pouvoir fort peut décider rapidement. Une institution forte, elle, continue de fonctionner lorsque les hommes changent. C’est donc à ce niveau que le bilan de la Refondation devra être établi.

La lutte contre la corruption devra être jugée sur son impartialité. La réorganisation territoriale sur ses résultats concrets. Simandou 2040 sur sa capacité à transformer les ressources naturelles en emplois, en infrastructures et en opportunités. Et le vivre-ensemble sur la capacité de l’État à garantir la même considération à toutes les composantes de la nation.

Le président Mamadi Doumbouya a choisi, dans son dernier discours, de mettre en avant l’autorité, la discipline et l’exemplarité. Il lui reste désormais à démontrer que cette autorité peut se transformer en institutions durables. Car l’histoire politique d’un pays ne retient pas seulement le Président qui a su imposer sa volonté. Elle retient surtout celui qui a réussi à faire en sorte que, derrière cette volonté, l’État devienne plus fort que les hommes qui l’incarnent. C’est là que se trouve le véritable pari de la Refondation guinéenne.

Par Abdourahamane CONDE

Politologue | Analyste de la Vie Publique

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