Où va la Guinée ?

Il y a une paresse intellectuelle confortable à faire porter à un seul homme le poids de soixante-six années d’échecs. Sékou Touré est mort, on a maudit l’homme. Conté s’est éteint, on a maudit l’homme. Camara est tombé, on a maudit l’homme. Condé a été chassé, on a maudit l’homme. Et aujourd’hui, une partie de l’opinion s’apprête à faire de Mamadi Doumbouya le nouveau bouc émissaire d’un mal beaucoup plus ancien qu’elle. Mais à force de changer de coupable, la Guinée n’a jamais eu à changer de système. C’est précisément ce qui l’a condamnée à se répéter.

Ce système repose sur trois piliers, aussi discrets qu’indéboulonnables.

Le premier est celui des clans du palais. D’un côté, les héritiers du Parti Démocratique de Guinée, nostalgiques d’un âge d’or révolu, qui s’autorisent à appeler le chef de l’État « leur fils »; un mot qui n’a rien d’affectueux, mais qui trahit un rapport de tutelle. Leur unique ambition : perpétuer un pouvoir dont ils tirent leur statut. De l’autre, la garde rapprochée, parents, amis, et obligés, pour qui la présidence n’est plus une charge, mais un patrimoine à faire fructifier. Le président devient alors l’otage de ceux qui prétendent le servir.

Le second pilier est une armée à la fois surdimensionnée et fracturée. Aucun chef d’État guinéen, faute de légitimité populaire pleinement assumée, n’a jamais pu se reposer sur une institution militaire unie derrière la nation plutôt que derrière des hommes. Le résultat est connu : on achète la paix des casernes à prix d’or, on multiplie les allégeances par affinité, et le budget de la défense devient, en réalité, le budget de la survie politique d’un seul homme.

Le troisième pilier, enfin, est extérieur; mais tout aussi structurant. Un pouvoir isolé sur la scène internationale, contesté dans sa légitimité, devient paradoxalement un pouvoir facile à tenir pour ceux qui savent en profiter. Lorsque les partenaires exigeants tournent le dos, l’ancien colonisateur, lui, entrouvre toujours une porte. Et cette porte a un prix : celui qui a besoin d’être sauvé n’a plus voix au chapitre. La Françafrique n’a pas disparu ; elle s’est simplement raffinée.

Voilà pourquoi remplacer un homme ne suffit jamais. Tant que ces trois piliers demeureront intacts, la Guinée continuera de rebaptiser sa crise à chaque génération, sans jamais en changer la nature.

Mais il serait tout aussi malhonnête de dissoudre entièrement la responsabilité individuelle dans l’anonymat du système. Un homme au pouvoir n’est pas qu’une marionnette : il choisit qui il nomme, quels clans il nourrit ou écarte, comment il négocie sa souveraineté face à Paris. Le système contraint; il ne condamne pas. Chaque président a une marge, aussi étroite soit-elle, pour commencer à démonter ce qui l’a façonné plutôt que de s’y installer confortablement.

La vraie question, dès lors, n’est plus de savoir qui doit partir. Elle est de savoir si la Guinée est enfin prête à interroger la structure elle-même, clans, armée, tutelle étrangère; plutôt que le seul visage qui l’incarne aujourd’hui. Car un pays ne guérit pas en changeant de conducteur. Il guérit en réparant la route.

Elhadj Aziz Bah

Note de l’auteur : Cette tribune est publiée dans le cadre du débat citoyen sur la gouvernance et le développement de la Guinée. Acceptons la pluralité des idées. Pas d’injures, rien que des arguments.

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