Derrière l’interruption de ses vacances, la double instruction donnée au Premier ministre de faire respecter la discipline gouvernementale et de revoir les marchés publics passés depuis septembre 2021, les limogeages des ministres et de certains hauts cadres, les enquêtes et la procédure judiciaire que ces sanctions nécessitent et, surtout, le contenu de sa lettre, les observateurs semblent percevoir le Mamadi Doumbouya « nouveau », le numéro 2, se voulant désormais ferme et irréversible dans la moralisation de la vie publique, contrairement au numéro 1 de la Transition dont le sentimentalisme a été abusé par la concussion éclaboussant aujourd’hui ses auteurs, membres du gouvernement ?
Dans l’affirmative, quelle sera la durée de vie de ce Doumbouya 2 ? La question est si fondamentale et légitime que ce n’est pas la première fois que le Président, dans le discours et les actes, se montre tranchant.
Le 5 septembre 2021, devant la porte du bureau du Président de la République que ses hommes et lui renversaient avant d’aller à la RTG Koloma annoncer la prise du Pouvoir, le Commandant des Forces Spéciales et futur Président de la Transition justifiait son opération en cours :
« Guinéennes et Guinéens
Chers compatriotes
La situation sociopolitique et économique du pays, le dysfonctionnement des institutions républicaines, l’instrumentalisation de la Justice, le piétinement des droits des citoyens, l’irrespect des principes démocratiques, la politisation à outrance de l’administration publique, la gabegie financière, la pauvreté et la corruption endémique, ont emmené l’armée républicaine guinéenne, à travers le Comité national du Rassemblement et du Développement, CNRD, à prendre ses responsabilités vis-à-vis du peuple souverain de Guinée, et dans sa totalité. »
Le 31 décembre 2021, à simplement écouter son tout premier vœu de nouvel an aux Guinéens, les observateurs ont davantage compris que cette prise du Pouvoir s’expliquait moins par le 3ème mandat du Président débarqué (même si ce fait a autorisé l’adhésion d’une bonne partie des populations et de la classe politique à la déchéance du régime RPG) que par sa gouvernance, sombrement dépeinte par le Colonel Mamadi Doumbouya :
« Gabegie financière, confiscation des ressources du pays par une poignée de personnes, corruption, détournements des deniers publics étaient des pratiques que je m’engage à combattre et à éradiquer définitivement dans l’administration guinéenne. »
La généralisation est discutable, sinon injustifiable, mais le sévère réquisitoire contre l’ancien régime a cependant le mérite de la clarté pour les nombreux postulants aux fonctions laissées vides par le coup d’État.
Ils étaient ainsi prévenus dès les premières heures qu’en cas d’indélicatesse dans la gestion, ils seraient sanctionnés et traduits devant les tribunaux, notamment la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF), où étaient déjà poursuivis de nombreux anciens collaborateurs du Président Alpha Condé.
Avec la réorganisation et le nettoyage de l’administration générale, la structure et la composition du gouvernement CNRD, le nouveau visage des directions générales et nationales des entreprises et sociétés d’État ainsi que des DAAF, surtout le lancement des audits, tout portait à croire que le nouveau Président avait intégré le fait que la lutte contre la corruption est prioritaire, noble et vitale pour bâtir une société juste, et que chaque acte d’intégrité posé renforce l’économie, restaure la confiance dans les institutions et garantit que les richesses du pays investies dans des actions ou programmes d’utilité publique profiteront à tous les citoyens de manière équitable.
Ainsi, derrière ce visage dans les verres teintés, se cachait un exécuteur, la main sur la gâchette et prêt à flinguer n’importe quel dérapage autour de lui.
Les sanctions infligées à quelques hauts cadres du nouveau régime (Dr Mamadou Pèthè Diallo, accusé de « malversations » et limogé le 23 novembre 2023, mais définitivement blanchi par la Chambre spéciale de contrôle de l’instruction de la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF) ; l’ancien ministre des Finances, Moussa Cissé, accusé par la suite de détournements à la tête de la SONAP, limogé le 11 septembre 2024, avec un mandat d’arrêt international lancé à sa trousse ; l’interpellation, l’audition et la garde à vue de 3 jours, en janvier 2025, du Gouverneur de la BCRG, Karamo Kaba, son adjoint Mohamed Lamine Conté et Diafarou Bah, auditeur général de la BCRG, tous impliqués dans la très controversée transaction de 4,8 T d’or de la Banque centrale à Dubaï, interpellés et maintenus 3 jours à la gendarmerie en janvier 2025 ; le limogeage de l’ancien directeur des impôts, l’arrestation et les poursuites contre l’ancien directeur des impôts, Mory Camara, accusé d’avoir drastiquement baissé les montants fiscaux dus par la société ASHAPURA (de 800 à 17 milliards de GNF) et par la SMFG (de 600 à des milliards inférieurs) ; l’ancien directeur général du Patrimoine bâti, Mohamed Doussou Traoré alias Wattara, démis de ses fonctions le 22 janvier 2025, avec un mandat d’arrêt international pour le rattraper dans sa fuite ; l’ancien directeur général de la douane, Moussa Camara, son adjoint Macky Agreby Diallo et 10 autres responsables de la boîte, limogés et incarcérés le 20 décembre 2024 pour leur implication présumée dans le détournement de plus de 76 millions d’euros, etc.) ont effectivement pu témoigner de la sincérité de cette posture.
Cependant, à l’instar de ces cas et d’autres restés sans suite, avec le retour de certains d’entre eux dans la haute sphère de l’administration, la lutte contre les malversations économiques et financières n’a pas produit les résultats à la dimension du solennel engagement présidentiel. À l’image des sorties du procureur spécial près la CRIEF, Alphonse Charles Wright, elle semble avoir été plus spectaculaire qu’efficace.
Aujourd’hui, avec le renvoi de Mory Condé, ministre de l’Emploi, du Travail et de la Protection sociale, de Mourana Soumah, ministre de la Communication et de l’Économie numérique, de Mahamadou Abdoulaye Diallo, conseiller à la présidence chargé de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat, et leur arrestation, ainsi que la décision de revoir les marchés passés depuis septembre 2021, peut-on affirmer que Mamadi Doumbouya s’est rappelé de ses engagements premiers et a décidé de sévir irréversiblement désormais contre toutes les anciennes et nouvelles gabegies financières ? Le numéro 2 va-t-il enfin corriger les erreurs, fautes, maladresses et dérapages commis à l’insu ou sous le 1er ?
Trop tôt pour se prononcer. Son message, quelques heures seulement après avoir mis fin aux fonctions des personnalités citées, adressé aux Guinéens et à l’opinion internationale, présentant ces limogeages comme l’illustration de sa lutte contre la corruption et de son exigence d’exemplarité, qu’« aucun rang, aucune fonction, aucune proximité ne met quiconque à l’abri de la rigueur républicaine » et que « l’exigence d’exemplarité s’applique à tous, sans exception, à commencer par ceux qui servent à mes [ses] côtés », à défaut d’être forcément nouveau, peut traduire une forme de second réveil ne laissant nul indifférent.
La rigueur affichée sur ce dossier pourrait se vérifier à la fois par la « résurrection » de toutes les supposées malversations abandonnées et par le sérieux accordé à l’enquête ouverte et relative à tous les contrats publics enregistrés depuis septembre 2021, avec la révélation d’autres scandales mettant en cause des personnalités outre les 2 en état d’arrestation et sous le feu de l’actualité. Mory Condé et Mourana Soumah, loin s’en faut, n’ont pas le monopole de la pratique répréhensible.
Ainsi, l’intégrité et l’honnêteté du Cabinet ou des cadres chargés de la mission de re-vérification des contrats désormais douteux, leur capacité à rejeter la compromission, à résister à la tentation des faveurs qui germent la malhonnêteté des cadres, à promouvoir la transparence et pratiquer la clarté en protégeant et encourageant les lanceurs d’alerte sont, entre autres, les facteurs susceptibles de conforter cette orientation voulant que le bien public désormais soit réellement sacré pour tous les Guinéens.
Nonobstant l’important aspect politique, aujourd’hui et demain, une bonne partie des adversités, des hostilités, des critiques jugées virulentes et d’opposition à la gouvernance et non à la personne de Mamadi Doumbouya porte sur la perception qu’ils ont de la gestion des ressources du pays.
Sous la Première République, la politique du Président Ahmed Sékou Touré a criminalisé le vol ou le détournement des deniers publics. Très rares sont les gestionnaires qui ont été tentés par la malversation.
Le Président Lansana Conté, face à l’amer constat de l’enracinement et de la croissance du phénomène dans l’administration, a également fait de la lutte contre les malversations économiques et financières une priorité, en ordonnant des inspections et audits dans les secteurs économiques, commerciaux et financiers. Notamment avec son ministre des Finances, Ibrahima Kassory Fofana, et celui de la Fonction publique, Almamy Fodé Sylla, il a radié des effectifs de la fonction publique et traduit en justice des dizaines de cadres véreux.
Le capitaine Moussa Dadis Camara a initié de nombreux audits et organisé des séances médiatisées au camp Alpha Yaya, où les cadres suspects étaient confrontés à des dossiers douteux.
Le Président Alpha Condé a fait de l’unicité de la caisse de l’État et des discours de menaces sa méthode.
À vrai dire, rien de toutes ces mesures n’a empêché d’enrayer les malversations économiques et financières, ou même de ralentir la folle vitesse de l’enrichissement illicite. Les cadres véreux et faussaires ont toujours su contourner les barrières avec la complicité des prestataires de l’État.
Aujourd’hui, la popularité ou non du Président Mamadi Doumbouya chez les Guinéens et le jugement de l’histoire sur son bilan dépendent ou dépendront non des élogieux discours, mais bel et bien aussi de l’efficacité et de l’honnêteté dans la gestion des ressources publiques.
Son ennemi, comme disait l’ancien Président français Jacques Chirac, ne sont pas ceux qui manifestent un désaccord aujourd’hui avec son Pouvoir, mais ses amis ou supposés tels qui permettront, dans le futur, de remettre en cause son passage aux affaires et un implacable jugement de l’histoire.
Dans un pays où les gestionnaires font rarement la différence entre la caisse publique et la poche personnelle, la noblesse de ce noble combat n’a pas de couleur politique.
La moralisation de la vie publique ou la préservation des ressources nationales de la voracité des prédateurs est un impératif pour tous les Guinéens.
Abdoulaye Condé

